De militante à chercheuse, de chercheuse à militante

Ciel étoilé par Free-Photos sur Pixabay

Le 21 février 2012, une circulaire supprime “Mademoiselle” des formulaires administratifs français.
Twitter se déchire. Ceux qui s’indignent d’être empêchés d’utiliser mademoiselle, et celles qui se réjouissent de cette avancée sociale.
Moi, je comprends rien. Alors je cherche le pourquoi. C’est pourtant simple : pourquoi utiliser mademoiselle alors que madame fait très bien l’affaire. Personne n’utilise de terme spécifique pour qualifier administrativement les hommes non mariés. Il en sera maintenant de même pour les femmes.

Neuf ans plus tard, cette anecdote est probablement un non événement pour vous. Pour moi, c’est le début d’une prise de conscience et d’un nouveau monde.
Au delà d’une égalité de droits (que je croyais), il restait d’innombrables inégalités de faits. Ma simple existence de femme conditionne l’intégralité de ma vie. Le choc.

Féminisme


Mais comme tous les mots en -isme, c’est extrême. Enfin je dis ça, mais soyons sérieux : j’y connais rien.
Je me mets à suivre des dizaines de comptes Twitter, aux idées opposées. Je veux suivre les féministes en colère, les pédagogues, les hystériques, les mecs qui disent qu’elles exagèrent, les anti travail du sexe, les pro porn…
Je veux connaître tous les courants, tous les arguments. Je veux comprendre. Ça questionne, ça gratte, ça fourmille, ça démange.

En 2013 né le blog theholyculotte. J’y parle féminisme et porn… mais anonymement. C’est mal vu d’être féministe. Je ne connais aucune féministe. J’ai un peu honte… d’être féministe. Je dois tout le temps me défendre, argumenter. C’est plus facile derrière un pseudonyme.
Je n’ai plus peur de me dire féministe. Mon armure de chevalière est de plus en plus résistante.
Ça prend de plus en plus de place… Comment être certaine que je suis rigoureuse dans ma pensée ? Comment trier les informations ?
Fucking syndrome d’impostrice.

En 2015, je quitte mon CDI dans la com’ pour faire une thèse mêlant féminisme et porn. J’ai pas trouvé de meilleure façon d’acquérir rigueur et discipline dans mes réflexions.
Ce n’est évidemment pas la seule raison. Faire un travail qui a du sens pour moi. Produire et partager du savoir participant à améliorer nos conditions de femmes. Plus égoïstement, aider l’ado que j’ai été, perdue entre les injonctions contradictoires. Et pourquoi pas aider les autres ados, perdues comme moi.

“Être féministe, c’est être biaisée”


On me l’a si souvent répété. Alors j’ai cherché c’est quoi la neutralité. Parce qu’on ne passe rien aux féministes.
Une amie, aujourd’hui docteure, me glisse “Évidemment qu’être féministe c’est être biaisée. Mais ne pas utiliser la grille du genre l’est tout autant.”
C’est en découvrant Tristes Tropiques (1955) de l’anthropologue Lévi Strauss que je comprends :
« Le village entier partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants dans les maisons abandonnées. »

Le village entier. Nous laissant seuls. Dans les maisons abandonnées. Pourquoi les femmes et les enfants ne font ils pas partis du village ? Alors que seuls les hommes sont partis ?

Je vais ingurgiter un tas d’articles traitant de neutralité. Marrant, beaucoup de chercheuses féministes vont se poser cette question.
La neutralité n’existe donc pas. C’est la parade de ceux qui refusent la critique.
Ce que j’en retiens : la place que j’occupe définit mon regard. Comme n’importe quel·le chercheur ou chercheuse. Un travail de qualité, c’est accepter que les autres décalent mon regard, c’est accepter les critiques. En acceptant de visibiliser les limites de mon travail, je l’améliore.

Ça fait six ans. Sept si on compte l’année à monter mon projet de recherche. Sept ans que je travaille sur la consommation pornographique des adolescent·es. Sept ans que je décortique petit à petit comment nos identités de genre, nos sexualités de femmes sont façonnées par les discours médiatiques, familiaux, sociaux… par la société toute entière. Sous un angle féministe. Féministe parce que j’ai conscience qu’être femme a une incidence directe sur nos sexualités et nos vies.
Sept ans que je me forme à la rigueur scientifique. Et que je dois justifier ma position, ce qu’on ne demande pas à ceux qui choisissent d’ignorer le genre, la classe ou la race. Sept ans que mon travail bouleverse ma vie.
J’ai pas fait ça pour la gloire. Et encore moins l’argent. Je voulais juste être certaine de ne pas dire de conneries.

Je produis du savoir pour la science. Je le diffuse par militantisme.
Mes recherches ont fait de moi une activiste.
Le vœu formulé par Frédérique Vidal de “distinguer de ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève justement du militantisme et de l’opinion” est une position ignorante de ce qu’est la science et ce qu’elle fait à nos corps et nos vies de scientifiques.

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