« Tu me prends la tête » : ou comment les hommes se déchargent du travail émotionnel du couple

La quadruple peine des femmes dans le travail émotionnel des conflits du couple hétérosexuel. Et les techniques masculines d’évitement du travail émotionnel.

Oui, c’est un long titre. Mais tout est déjà dit : je vais parler du travail émotionnel des femmes dans les couples hétérosexuels. Et de la quadruple peine qui s’abat sur elles quand elles veulent discuter des problèmes au sein du couple hétérosexuel (parce que c’est ce que je connais le plus, tant d’un point de vue théorique que personnel).

« T’es chiante »
« Tu prends la tête »
« Tu te poses trop de questions »
« T’es folle »

Ces petites phrases détournent le problème soulevé et permettent aux hommes d’éviter le travail émotionnel demandé par leur conjointe. Il y a également les injonctions au calme.

« Calme toi »
« Sois plus chill »
« Regarde sur moi ça glisse, pourquoi tu fais pas pareil ? »

Ces remarques ont plusieurs conséquences :
1. les femmes ne se sentent pas écoutées (les émotions et ressentis sont jugés illégitimes)
2. les femmes doivent gérer leurs propres émotions (en se demandant parfois si elles sont folles)
3. les femmes doivent trouver – seules – une solution au problème soulevé. Ou mettre le problème de côté (ce qui ne résout absolument rien)

Il arrive aussi que ces petites phrases soient accompagnées de tentatives de culpabilisation, mettant au premier plan les émotions des hommes.

« Tu me fais tout le temps des reproches, ça me blesse »
« Tu me fais passer pour quelqu’un de malhonnête »
« Depuis que tu m’as dit ça, tu as ébranlé la confiance que j’ai en notre couple »

Cette tactique – culpabilisante – attaque l’estime de celles qui relèvent les problèmes du couple, et permet aux hommes de renverser le problème et la demande de soin : « celui qui est blessé, c’est moi. Celui dont tu dois t’occuper, c’est moi. »

C’est ce que j’appelle la quadruple peine du travail émotionnel à la charge des femmes dans les disputes :
1. verbaliser et communiquer sur les problèmes du couple (travail majoritairement porté par les femmes. Voir la BD d’Emma dans les notes)
2. gérer et soigner les émotions que cela engendre chez l’autre
3. gérer et soigner ses propres émotions
4. se retrouver seule face au problème

Et pendant ce temps là, qui s’occupe des émotions des femmes ?
(spoiler : majoritairement les femmes de nos vies. Nos mères, nos sœurs, nos amies…)

Cette technique d’évitement du travail émotionnel est un outil du maintien du patriarcat. Renvoyées au silence, nos émotions sont jugées illégitimes. Notre confiance est attaquée. Alors nous préférons ne pas trop en parler, ou nous minimisons les faits. Car après tout, il a sûrement un peu raison, j’en fais des caisses ; et c’est de ma faute si je reste avec lui alors qu’il ne s’implique pas dans le travail de cohésion du couple…

C’est en parlant qu’on se rassure et se soigne (je ne suis pas folle), et qu’on créé du savoir. Ces techniques de détournement du problème sont un mécanisme utilisé par beaucoup d’hommes pour silencier les femmes et se libérer de l’investissement émotionnel demandé.


Notes :

Travail émotionnel
En français, on parle surtout de charge mentale, la notion de travail émotionnel renvoyant souvent au travail des personnels du soin (infirmier·es, thérapeutes…). Mais je préfère utiliser « travail émotionnel » (emotional work et emotional labor de Arlie R. Hochschild) afin de visibiliser l’investissement demandé par le travail émotionnel.

Le travail émotionnel dans la relation amoureuse hétérosexuelle :
wikipedia.org/wiki/letravailemmotionneldanslesrelatiounsamoureuses

Emma : le pouvoir de l’amour (la charge émotionnelle) :
emmaclit.com/le-pouvoir-de-lamour/

« La charge mentale expliquée à mon mec ». La chronique de Nora Hamzawi
facebook.com/watch/norahamzawi1

« Le ‘mansplaining’ et le ‘man-taliste’ ! » Le billet de Nora Hamzawi
facebook.com/watch/norahamzawi2

Résumé de l’article « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation » par Corinne Monnet, pour comprendre les mécanismes de domination dans les conversation hommes / femmes :
twitter.com/LudiDemol/CorinneMonnet


Cet article a été rédigé à partir de ce thread / réflexion : twitter.com/LudiDemol

Un avis sur « « Tu me prends la tête » : ou comment les hommes se déchargent du travail émotionnel du couple »

  1. C’est bien pour ceux qui connaissent pas la charge d’être une femme dans la société (ou qui l’évitent consciemment).
    Il y en a un paquet d’hommes cis hetero comme ceux décrits au-dessus.
    En réalité c’est un comportement qu’on est tous susceptibles d’avoir et qui est à bannir des relations.
    En réalité c’est un comportement qu’on est tous et toutes susceptibles d’avoir.
    On demande aujourd’hui aux hommes de savoir exprimer leurs émotions et de s’ouvrir à leur partenaire.
    Ce temps passé à s’exprimer est du temps qui pourrait être consacré à autre chose (par ex. ce que le modèle patriarcal exige des hommes: travailler, gérer les finances…).
    On arrive donc à un stade où soit l’on reste dans l’ancien modèle et rien ne change, soit les relations mettent plus de temps à se construire puisque la capacité à écouter l’autre ouvre le dialogue et soulève des problèmes passés sous silence jusqu’à notre époque.
    La rencontre avec un partenaire se fait puis chacun doit s’habituer à l’autre avec ses traits de personnalités, son vécu (ses traumatismes passés, donc) et ses habitudes.
    On a le droit d’en vouloir aux hommes qui poursuivent l’idéal proposé par le modèle en place, or si l’on souhaite accorder plus de place au bien-être au sein du couple et à la communication entre partenaires, dans la transition à effectuer entre l’ancien modèle et un autre revalorisant la part féminine dans la construction sociale, il ne faudrait pas que cela soit fait au détriment de ceux et celles qui ne souhaitent pas laisser l’ancien modèle patriarcal en place, en raison de leur genre.
    Actuellement, on a tendance à beaucoup remettre en question le rôle des hommes au sein des relations ainsi que leurs privilèges, sans prendre en compte les inconvénients que l’ancien modèle présentait (injonction à la virilité en premier lieu).
    Si l’on permet aux hommes de se déconstruire et d’accompagner le progrès vers plus d’égalité on constate un ralentissement de l’évolution des relations (faire toit commun, union civile, partage des richesses, fonder une famille… plus tard qu’auparavant) qui peut ne pas être au goût de toutes les femmes (et de tous les hommes aussi évidemment).
    L’état de la société actuelle ne nous pousse pas à prendre ce temps pour soigner ses relations intra personnelles (Le quantitatif prévaut toujours sur le qualitatif).
    Redéfinir ce qu’est une relation hétérosexuelle saine pour les deux sexes paraît essentiel à la poursuite du projet de société égalitaire et anti sexiste proposé actuellement.

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